« Un Kenzo noir en lin ». Quand sa sœur est morte, Mika se voyait déjà, le regard et l’allure de circonstance dans un  magnifique costume en lin noir ! Et il se ravissait de l’occasion d’encore une fois pouvoir se déguiser en gravure de mode. Pas que ça prit plus d’importance que c’en aurait dû  avoir, mais si tout de même… ça lui traversait l’esprit et ça ne faisait pas que le traverser…ça stagnait dans des détails tous aussi byzantins les uns que les autres. Tant est si bien qu’il s’en voulait un peu de reléguer au second plan des trucs… primordiaux. Des trucs comme par exemple la mort de sa sœur.

The D-Day, alors que le corps et la boite disparaissaient dans les flammes, derrière des tentures prévenant tout type de malaises, gesticulations, crises en tout genre, bref, humanité débordante, et ce, sous une musique choisie expressément par la défunte : « I feel all right » (la version des Stooges pas celle des Damned, elle avait de la mesure dans ses excès), Mika regrettait de ne pas avoir su activer  sa Mutuelle afin que celle-ci pût lui fournir les Police dont il rêvait. Bah ! Ses Ray-ban n’avaient qu’un an, après tout…

La foule en pleurs et à moitié sourde se donna rendez-vous l’après-midi pour la « Jetée », « Dépose », « Dispersion » des cendres dans le « jardin des souvenirs ». Entre temps, une petite « réception » chez les parents permettrait de refaire connaissance, de refaire l’histoire, de refaire la vie et occasionnellement de frimer dans un costume en lin noir.

« - J’aimais beaucoup votre sœur. D’abord pour le domaine que j’enseigne, le Français, ensuite, comme personne, c’était une fille imprévisible, sauvage, attachante… Dans cette histoire de suicide, ce qui me chagrine le plus, c’est qu’elle ait détruit son visage. Il faut avoir de la détermination pour dégoupiller une grenade en enserrant le culot d’icelle de ses propres quenottes. Qu’elle avait si régulières d’ailleurs.

- Comme vous dites… Elle s’est bel et bien fait sauter le caisson… »

Il pensa d’abord que son costume en lin faisait l’effet escompté. Puis, se ravisant, il découvrit que la prof de Français qui lui adressait la parole n’y voyait goutte. Aveugle comme Ray.

« Puis-je vous toucher le visage ? Je sais, cela peut paraitre un tantinet cavalier, mais vous savez, les bouts de mes doigts sont mes antennes. On m’a menée à vous. Je sais que vous êtes le frère de Laure. Je tenais à vous rencontrer. »

L’autre, sans coup férir, se fit tripoter le contour des lèvres, les paupières, les ailes du nez, les tempes, les joues, la naissance du cuir chevelu, les lobes, comme s’il se faisait lire l’âme.  Elle ne le gifla pas lorsqu’après avoir récupéré un monstrueux paquet de cyprine de dessous sa jupe, il lui enfourna les doigts dans la bouche.

Arc-de-cercle. Fosse. Fleurs. Exagérées touches alizarines. Vent de Nord-Est/Sud-Ouest. Il pleut. Des seaux ! On « jette », « dépose », « disperse » les cendres. Le lin teinté tique.